Propriétaire du Château Chauvin, co-propriétaire du Château Lynch-Bages, Présidente de la Cité du Vin, du Chapon Fin, de Bordeaux Saveurs et du Cercle Wine Business de Bordeaux

Il y a, au cœur de Bordeaux, des lignées qui semblent s’être enracinées dans la mémoire du vin. Sylvie Cazes en est l’une des héritières les plus singulières — à la fois gardienne d’un héritage et bâtisseuse d’avenir. Née dans une famille viticole illustre, elle grandit dans cet univers où le vin n’est pas seulement une boisson mais un langage, une culture, presque une religion douce. Son frère, Jean-Michel Cazes, est l’un des grands noms du Médoc. Dirigeant visionnaire de Château Lynch-Bages et artisan du développement d’AXA Millésimes, il fait rayonner l’esprit bordelais dans le monde entier.
Mais Sylvie, elle, choisit d’abord un autre chemin. Son goût pour la littérature, les voyages et les langues la pousse à suivre des études de langues et civilisations anglaise, espagnole et portugaise, à Bordeaux. Elle enseigne, écrit, explore. Elle est également diplômée de l’Institut d’Administration des Entreprises, symbole d’une vocation à diriger qui ne s’exprime pas encore. Loin des vignes, elle apprend à décoder les cultures et à tisser des liens entre les mondes — un apprentissage discret mais fondateur.
Cette ouverture sur le monde sera l’une des clés de son parcours futur. Car chez Sylvie Cazes, le vin ne sera jamais une fin en soi, mais un vecteur d’universalité. Et lorsque la vie, dans sa sagesse, la ramène vers ses racines, ce n’est pas un retour en arrière, mais une renaissance.
Retour à la vigne, retour à soi
En 1989, Sylvie rejoint son frère Jean-Michel pour l’accompagner sur le volet communication de l’entreprise familiale. Ce n’est pas un simple emploi : c’est une alliance fraternelle, un compagnonnage de travail et de confiance. Elle y découvre la complexité du monde viticole, ses équilibres subtils entre tradition et modernité, entre nature et économie.
L’expérience est formatrice, exigeante. Les Cazes participent alors à la consolidation de la maison familiale tout en collaborant avec AXA Millésimes, qui développe de prestigieux crus en France et à l’étranger. Cette période sculpte le sens stratégique de Sylvie, sa compréhension fine des enjeux du vin comme produit culturel et économique.
Quand son frère prend sa retraite d’Axa Millésimes en 2001, ils décident ensemble de continuer à développer le groupe familial. En 2011, quand son neveu Jean-Charles prend les rênes du groupe familial à la suite de son père, Sylvie décide de poursuivre la route à sa manière : en bâtissant avec ses enfants une holding familiale dédiée à la gestion et à la transmission du patrimoine. Elle rachète alors le Château Chauvin, grand cru classé de Saint-Émilion.
Sous sa présidence, Château Chauvin devient une référence de rigueur et d’élégance. Le domaine s’étend sur 17 hectares et incarne ce que Sylvie aime le plus : la précision du geste, la patience du temps et la beauté de la transmission. La propriété se distingue aussi par un engagement environnemental affirmé — une transition portée par sa fille, qu’elle décrit avec fierté comme « le pilier du développement durable de la maison ».
Ce retour à la vigne n’est pas un repli, mais une réconciliation : entre la culture du monde et la culture du vin, entre la pensée et la terre.
L’action publique : unir les mondes
Femme de dialogue, Sylvie Cazes n’a jamais cru à la séparation entre la culture, la politique et l’économie. Dans les années 2000, elle rejoint l’équipe d’Alain Juppé à la mairie de Bordeaux, d’abord comme Conseillère municipale, puis comme cheville ouvrière de projets structurants.
C’est là qu’elle va révéler l’ampleur de son sens politique et de sa vision.
À cette époque, Bordeaux cherche à redéfinir son rapport au vin. Le monde entier admire ses châteaux, mais peu connaissent son âme. Sylvie s’entoure alors de nombreux professionnels pour cocréer un lieu où le vin serait raconté, transmis, célébré : La Cité du Vin.
Elle y mettra toute son énergie, son réseau, son intelligence relationnelle. Elle mobilise les institutions publiques, les mécènes privés, les grands noms du vignoble, les collectivités. Elle fédère des mondes que tout oppose parfois — élus, vignerons, investisseurs, fondations — avec cette patience d’artisan qu’on lui connaît. « Ce que j’aime, dit-elle, c’est faire bouger les choses. Et faire bouger les gens ensemble. »
Inaugurée en 2016, la Cité du Vin est aujourd’hui un phare mondial. Plus de 400 000 visiteurs franchissent chaque année ses portes, découvrant dans ce bâtiment audacieux une ode au vin comme patrimoine universel. En tant que Présidente de la Fondation pour la Cité du Vin, Sylvie Cazes veille à préserver la cohérence et la dimension culturelle du lieu. Elle en a fait un laboratoire du lien, où le vin devient vecteur d’éducation, de dialogue interculturel et de paix.
Son rôle a été déterminant : sans son engagement, sa diplomatie, et sa capacité à incarner la légitimité féminine dans un univers longtemps masculin, la Cité du Vin n’aurait peut-être pas vu le jour sous cette forme.
Toujours animée par le désir de créer des ponts, Sylvie Cazes fonde Bordeaux Saveurs, une agence de voyages et d’expériences œnotouristiques née d’une idée simple : offrir aux visiteurs du monde entier la possibilité de vivre Bordeaux autrement. Pas seulement comme une carte postale, mais comme une rencontre sensible avec ses paysages, ses artisans et ses vins.
Bordeaux Saveurs, c’est une structure à taille humaine, une équipe passionnée d’une quinzaine de personnes qui conçoit des séjours sur mesure, des séminaires d’entreprise, des circuits privés où chaque étape raconte une histoire. Rien n’y est préfabriqué : chaque projet naît d’un dialogue avec le client, d’un désir particulier, d’une émotion à faire naître.
« On ne vend pas des prestations, on tisse des souvenirs », aime-t-elle dire.
L’agence s’adresse à un public français et international : amoureux du vin, chefs d’entreprise, artistes, journalistes, curieux de beauté et d’authenticité. À travers elle, Sylvie Cazes fait rayonner une certaine idée du luxe : celui de l’attention. Bordeaux Saveurs est aujourd’hui reconnu comme une référence de l’œnotourisme d’excellence, symbole de la capacité du Bordelais à se réinventer sans se renier.
Les Crus Classés de Saint-Émilion
Si Château Chauvin est son ancrage, l’appellation de Saint-Émilion est sa cause. En tant que Présidente de l’Association des Crus Classés de Saint-Émilion, Sylvie Cazes joue un rôle central dans la défense et la valorisation de l’un des terroirs les plus emblématiques du monde.
Son mandat s’inscrit dans un contexte parfois délicat : réforme du classement, mutations économiques, pression climatique. Loin des querelles de chapelles, elle choisit le dialogue et l’unité. Sous sa présidence, l’association renforce la cohésion entre les propriétés, modernise la communication et développe de nouvelles passerelles avec les institutions publiques et le tourisme culturel.
Elle organise des événements, porte la voix des vignerons à l’international, veille à ce que la notion d’excellence reste vivante sans devenir figée. « Un grand cru, dit-elle, n’est pas seulement un rang sur une étiquette. C’est un engagement quotidien envers la qualité, la sincérité et la terre. »
Cette responsabilité, elle l’assume avec la sérénité des gens qui savent d’où ils viennent. Elle incarne cette nouvelle génération de dirigeants qui ne cherchent pas la domination mais la reconnaissance collective.
Le management du cœur
Parallèlement à ses engagements publics, Sylvie Cazes continue de piloter les activités familiales. Sous sa houlette, la holding Cazes-Regimbeau devient un écosystème : vignoble, gastronomie, tourisme, culture. Le restaurant Le Chapon Fin, dirigé par l’un de ses fils, symbolise cette alliance entre tradition et élégance : deux siècles d’histoire bordelaise réinventés par une génération nouvelle.
Sylvie veille sur tout cela avec un mélange d’autorité et de douceur. Son style de management repose sur trois piliers : la confiance, le dialogue, la fidélité. Elle parle de ses collaborateurs comme d’une famille élargie :
« Nous sommes une petite équipe, mais soudée, passionnée, à l’écoute. L’essentiel, c’est l’équilibre. »
Cette approche humaine du leadership tranche avec la froideur gestionnaire de certains univers économiques. Chez elle, diriger, c’est relier. C’est créer du sens autant que de la valeur.
Et parce qu’elle croit profondément à la circulation du savoir, elle n’hésite pas à transmettre. Elle accompagne les jeunes générations du vin, soutient des projets de formation, encourage la place des femmes dans la filière. Son influence dépasse le vignoble : elle inspire une nouvelle manière de gouverner — plus douce, mais tout aussi exigeante.
Le marché du vin connaît des tempêtes : baisse des exportations vers la Chine, concurrence internationale, tensions géopolitiques. Sylvie Cazes garde la tête froide. Elle a cette lucidité des femmes d’expérience, tempérée par un optimisme tranquille. « Le vin, dit-elle, a toujours survécu. Il renaît, à chaque génération. »
Elle suit de près les marchés, observe les signaux, sans jamais céder à la peur. Elle croit à la valeur intemporelle de la qualité et à la fidélité des amateurs éclairés. Dans ses analyses, la situation française est complexe : les divisions politiques nuisent parfois au rayonnement, mais l’image du vin français demeure forte, notamment aux États-Unis, où la fascination pour Bordeaux ne faiblit pas.
C’est là encore une de ses forces : voir large, sans jamais se couper du réel. Pour elle, le vin reste une école d’équilibre. Il apprend la patience, l’humilité, la précision — trois vertus que Sylvie Cazes applique aussi bien dans la gestion de ses domaines que dans la conduite de ses engagements publics.
Dans le monde du vin, les mentors sont rares, et les alliés, précieux. Sylvie évoque volontiers les figures qui ont marqué son parcours : Alain Juppé, bien sûr, qu’elle décrit comme un homme d’écoute et de détermination ; Jean-François Moueix (Pétrus), Robert de Luxembourg (Haut-Brion), ou encore d’autres compagnons du vignoble, dont elle salue la vision humaniste. À leur contact, elle a appris l’art de la décision concertée, la force du collectif et la noblesse du compromis.
Mais au fond, ce qui la définit le mieux, c’est cette faculté à faire lien : entre générations, entre cultures, entre métiers. Elle ne revendique pas un pouvoir, mais une influence douce, presque invisible. Elle fait avancer les choses sans les brusquer, fidèle à sa devise : « Faire bouger, oui, mais sans jamais rompre le lien. »
Son mari, Pierre De Gaëtan Njikam, homme d’engagement lui aussi, a travaillé longtemps avec Alain Juppé dont il a été le collaborateur puis l’adjoint jusqu’en 2019. Sans avoir quitté la politique, il est aujourd’hui Directeur Général du Fonds Pierre Castel – Agir avec l’Afrique. Ensemble, ils ont ouvert des marchés africains, organisé des ponts économiques et culturels entre la France et le Cameroun, son pays d’origine et bien d’autres pays. Là encore, Sylvie agit dans l’ombre, discrètement mais avec efficacité.
La vigne, le temps et la lumière
Le soir, quand le soleil décline sur les coteaux de Saint-Émilion, il arrive qu’on aperçoive Sylvie Cazes marcher lentement entre les rangs du Château Chauvin. Le vent y transporte les effluves d’argile et de pierre chaude, et le silence, parfois, semble contenir tout un siècle d’histoire. Elle s’arrête, observe les grappes, caresse les feuilles, écoute.
Dans ce geste simple se lit tout son parcours : la fidélité, la patience, la transmission. Car la vigne, comme la vie, ne se domine pas. Elle s’accompagne. Et c’est sans doute ce qu’elle a appris de plus précieux : l’humilité du temps long.
De la salle de classe à la mairie, du chai au Conseil d’administration, Sylvie Cazes a tracé une trajectoire singulière : celle d’une femme qui a su unir la vigne, la ville et le monde. Bâtisseuse discrète, diplomate du vin, elle incarne cette élégance française qui allie ancrage et ouverture, tradition et avenir.
Dans chaque verre de Château Chauvin, on retrouve un peu de son âme : la rigueur du travail, la grâce du geste, et cette lumière tranquille qui n’appartient qu’à ceux qui ont trouvé leur juste place entre la terre et le ciel.