Christophe Deldycke

Président de Turenne Groupe

On reconnaît parfois les dirigeants d’exception à leur façon d’habiter le silence. Christophe Deldycke est de ceux qui n’ont pas besoin d’élever la voix pour être entendus. Son autorité vient d’ailleurs : de la cohérence, de la constance, de cette forme d’équilibre qui naît d’un ancrage solide. Né à Lille, dans cette terre de briques et de labeur, il a grandi au rythme des saisons et des conversations simples. Là-bas, on apprend tôt que la promesse vaut serment, que la parole donnée est une ligne droite, et que le travail bien fait est une règle de vie.

L’enfant curieux observe, écoute, questionne. Il s’intéresse aux métiers, aux entreprises, aux gestes répétés avec précision. Il comprend vite que l’économie n’est pas qu’un ensemble d’équations : c’est une science humaine, un tissu d’interdépendances où l’intelligence et la solidarité s’entremêlent. Ce socle de valeurs va guider tout son parcours. Chez lui, le sérieux n’exclut jamais la bienveillance. Le regard reste doux, la pensée, rigoureuse. Et derrière cette apparente réserve, une conviction farouche : la réussite n’a de sens que si elle est partagée.

La banque, première école de la lucidité

Son entrée dans la vie professionnelle se fait par la banque d’entreprises, au sortir de l’ESC Lille (à présent Skema Business School). Un univers où tout est mesuré, vérifié, comparé : chiffres, ratios, colonnes, où le moindre détail compte. Il s’y plonge avec discipline, apprenant à lire entre les lignes, à déceler les forces invisibles d’une entreprise. Mais s’il respecte la vérité comptable des bilans, il pressent que la vérité humaine la précède toujours. Chaque bilan devient alors un récit en filigrane : celui d’un fondateur, d’une équipe, d’un pari industriel.

Ces années d’apprentissage sont fondatrices. Elles affûtent son exigence intellectuelle, son sens du détail, son goût du discernement. Elles lui apprennent surtout à observer avant d’agir. Pourtant, il le sait : sa vocation n’est pas de constater, mais d’accompagner, l’investissement lui offrira la puissance d’agir.

Au tournant des années 2000, il bascule du côté du rapprochement d’entreprises et du conseil en fusions-acquisitions chez Ernst & Young Corporate Finance. Il y découvre un autre rythme : celui de la décision engagée, du dialogue avec des dirigeants qui prennent des risques réels. En 2007, il continue ce métier en fondant sa boutique, CD Conseil, pour pratiquer cette proximité qu’il affectionne, au plus près des dirigeants de PME.

Mais une idée s’impose : le plus intéressant commence lorsque l’entrepreneur ouvre son capital et s’allie à un actionnaire professionnel. Rester au bord du chemin n’est plus suffisant. Il veut tenir la corde, partager la course, investir.

En 2010, Christophe Deldycke rejoint Turenne Capital pour participer à la création de Nord Capital Partenaires, filiale créée en partenariat avec le Crédit Agricole Nord de France. Il en prend la Direction Générale dès l’origine. Le mandat est clair : investir près du terrain, dans l’économie réelle, avec un capital patient et responsable. Le véhicule (Nord Capital investissement) pèse alors environ 30 M€ : assez pour prouver, trop peu pour s’illusionner.

Huit années plus tard, en 2018, alors que le Président de Turenne capital part à la retraite, on lui confie la présidence du groupe. Il accepte, fidèle à sa ligne : faire grandir sans dénaturer, renforcer sans dominer. Dix-huit mois passent ; arrive 2020 et ce geste fondateur qu’il tient pour l’un de ses honneurs : la reprise de Turenne par ses collaborateurs. L’entreprise devient 100 % détenue par 100 % de ses salariés. Le capital, ici, n’est pas un slogan : c’est une communauté.

Les chiffres racontent l’élan : autour de 700 M€ d’actifs sous gestion et 50 collaborateurs en 2020 ; environ 2,1 Md€ et près de 90 collaborateurs cinq ans plus tard. Mais au-delà du volume, c’est la qualité du lien qui s’impose : le collectif n’est plus un mot, c’est un actionnariat.

L’art du capital agissant

Dans un univers parfois dominé par la spéculation et la précipitation, Christophe Deldycke se fait le chantre du temps long. Il défend une idée presque poétique : celle d’un capital lucide et loyal, qui soutient les entreprises au lieu de les presser. La croissance n’est pas une accélération, mais une maturation. Il compare volontiers son métier à celui d’un vigneron : « Le bon investisseur, comme le bon vigneron, sait attendre. Il prépare, accompagne, taille, arrose, mais ne tire jamais sur la vigne pour la faire pousser. »

Cette métaphore résume tout : la patience, la pédagogie, le sens du rythme. Pour lui, chaque entreprise a son tempo. Le rôle de l’investisseur est de l’accompagner. Sous sa présidence, Turenne s’impose comme un acteur de référence du capital de croissance : plus de 300 entreprises accompagnées, un maillage régional renforcé (huit bureaux, dont une ouverture à Montpellier), et une ligne claire : la proximité.

La plateforme qu’il dirige concilie fonds régionaux généralistes et équipes sectorielles nationales. Santé, hôtellerie, services B2B, innovation : autant de verticales où l’on conjugue expertise, gouvernance et attention aux métiers. La moitié des investisseurs est basée en régions, l’autre à Paris : un pont permanent entre les territoires et le siège.

La boussole territoriale est assumée : 75 % du portefeuille doit, dans la durée, rester hors Île-de-France. Non par posture, mais par conviction : la France productive est polycentrique, et la finance doit épouser cette géographie réelle.

Quatre engagements d’investisseur responsable

Dans la perspective 2030, les salariés actionnaires de Turenne groupe ont posé quatre engagements structurants, nés de l’expérience et de la conviction :

  • Partage de la valeur : diffuser, dans les participations, des mécanismes permettant aux salariés de bénéficier des fruits de la création de valeur (à l’image de l’actionnariat salarié de Turenne).
  • Ancrage territorial : maintenir durablement au moins 75 % des entreprises accompagnées dans les territoires, là où elles créent des emplois.
  • Transition environnementale : accompagner les dirigeants sur la trajectoire de réduction d’empreinte (investissements, éco-conception, sobriété énergétique, économie circulaire).
  • Diversité et parité : accélérer la féminisation et la diversité des instances de gouvernance des participations, avec des objectifs chiffrés et suivis.

Ces engagements ne sont pas des affiches : ils entrent dans les pactes d’actionnaires, irriguent les plans d’investissement et la gouvernance des entreprises accompagnées.

Sur le terrain, Christophe Deldycke mène aussi une bataille culturelle : expliquer ce qu’est un actionnaire professionnel. Il entend souvent les mêmes peurs des dirigeants qui n’ont pas encore ouvert leur capital : perdre du pouvoir, subir un contrôle tatillon, être forcé de vendre pour « servir la sortie ». Il y répond calmement : « Notre métier, c’est d’aligner les intérêts, pas de déposséder. Nous investissons pour accélérer la croissance, sécuriser la transmission, renforcer les fonds propres. »

Son agenda en témoigne : levées de fonds, rencontres d’investisseurs, gouvernance de plusieurs participations dont il a suivi le développement. Il visite l’ensemble des bureaux — souvent trois par semaine —, au plus près des équipes et des dirigeants. Partout, la même promesse : proximité, clarté, loyauté.

À la tête de ses équipes, il cultive un management de confiance. Ni contrôle permanent, ni injonctions descendantes. Il préfère la discussion, la pédagogie, la clarté.

Il encourage la créativité, valorise les points de vue divergents, protège ses équipes dans les moments de tension.

L’économie réelle, boussole et passion

Plus que les chiffres, ce sont les visages qui motivent Christophe Deldycke. Ouvriers, ingénieurs, dirigeants : la grandeur silencieuse du travail s’éprouve sur place. Il aime ces entreprises familiales qui se transmettent, ces fondateurs qui parlent de leurs machines comme d’êtres vivants. Il admire la créativité, la ténacité, la fierté des PME françaises.

La reprise du groupe par ses salariés n’est pas qu’un basculement capitalistique : c’est une philosophie. L’alignement n’est plus seulement contractuel, il devient culturel. Ce modèle infuse dans les participations : intéresser plus justement les équipes, diffuser la valeur et la responsabilité. La croissance de Turenne — de 700 M€ d’actifs et 50 personnes en 2020 à environ 2,1 Md€ et près de 100 personnes quelques années plus tard — traduit autant un projet d’entreprise qu’une trajectoire financière.

Un domaine viticole comme école du temps

Par-delà la finance, il cultive une passion très concrète : un domaine viticole d’une vingtaine d’hectares, une équipe de cinq personnes, un potentiel d’environ 100 000 bouteilles par an, vendues majoritairement en circuit court dans une région très touristique. Là encore, la patience est la règle : travailler le sol, écouter le millésime, partager le vin. Il y anime des rencontres locales, convaincu que le vin, comme l’investissement, est un art du lien.

Cette respiration dit l’essentiel de sa manière d’être : investir du temps, faire confiance aux cycles, préférer la qualité au spectaculaire.

Il cite volontiers une phrase qui l’accompagne : « Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté. » Elle résume sa posture : lucide, jamais cynique ; confiant, jamais naïf. L’optimisme, chez lui, n’est ni posture ni paravent : c’est une discipline.

Après plus de vingt ans, Christophe Deldycke ne parle pas de « succès », mais de fidélité au parcours. Il veut transmettre une culture : patience, rigueur, respect des engagements, capital utile. Il rêve d’une finance française à visage humain, d’un capital qui ne se contente pas de financer mais d’accompagner, de conseiller et d’encourager. Il veut que son métier reste un artisanat de la relation, où la parole donnée pèse autant qu’un contrat signé.