Fondateur et président d’Histoires & Slides

À dix-sept ans, François Varin veut devenir comédien. Pas consultant, pas dirigeant, encore moins spécialiste de PowerPoint. Comédien. Il annonce à ses parents son intention d’intégrer le cours Florent. La réponse appartient au grand répertoire des familles raisonnables confrontées à une vocation artistique : d’accord, mais d’abord un diplôme. Même petit. Quelque chose. Une assurance contre la poésie du destin.
François s’exécute avec ce qu’il appelle le « service minimum ». Bac scientifique, études en génie mécanique et industriel : la trajectoire est respectable, mais il s’ennuie assez pour comprendre qu’il ne passera pas sa vie là-dedans. Il bifurque vers la gestion, puis rejoint enfin le cours Florent. Il y apprend le texte, le rythme, la présence et la relation entre celui qui parle et ceux qui écoutent. Il découvre aussi qu’il ne veut pas en faire son métier.
Alors il quitte le théâtre. Du moins, le croit-il. Car il n’a jamais vraiment quitté la scène ; il l’a déplacée. Les plateaux deviendront des salles de comité de direction, les spectateurs des collaborateurs, des investisseurs ou des clients, les scénarios des plans stratégiques et les décors des présentations projetées sur grand écran. Toujours la même question : comment faire en sorte qu’un public écoute ? Et surtout, qu’il retienne ?
Après le cours Florent, il rejoint l’Argus de la presse, entreprise spécialisée dans la veille et l’analyse des médias. Il pense avoir trouvé une transition ; il y restera plus de dix ans. C’est sa première grande école de l’entreprise. Il découvre la communication, l’information, les clients, les enjeux commerciaux, la gestion et les responsabilités managériales.
Lui qui a interrompu tôt son parcours universitaire ressent pourtant un manque : non celui du diplôme comme signe extérieur, mais celui des outils permettant de comprendre plus profondément ce qu’il fait. Il reprend ses études au Conservatoire national des arts et métiers, en sciences de gestion. Cette alternance deviendra une constante : l’expérience soulève des questions, la formation fournit des méthodes, puis le terrain remet les modèles à l’épreuve.
Après plus de dix ans dans les médias, François entre dans le conseil. Il y passera une douzaine d’années, accompagnant de grandes entreprises sur des enjeux de stratégie, d’organisation, de management et de transformation. Il quitte un univers où l’on observe l’entreprise à travers ses prises de parole pour entrer au cœur de ses mécanismes. Une décision peut désormais concerner plusieurs milliers de personnes et engager plusieurs années d’investissement.
Il découvre parallèlement une étrange constante du monde professionnel : les gens s’ennuient en réunion. Des dirigeants brillants, des équipes expertes et des consultants ayant travaillé plusieurs semaines peuvent transformer un sujet passionnant en une heure que tout le monde subit. Les mots s’empilent — transformation, innovation, excellence, leadership, vision — jusqu’à ne plus rien dire. Les informations sont exactes, les analyses intelligentes, mais chacun écoute juste assez pour pouvoir regarder discrètement son téléphone.
Le consultant est frappé par le paradoxe. Une entreprise peut consacrer des centaines de milliers d’euros à une stratégie, mobiliser des dizaines de personnes, puis présenter le résultat dans un support incapable de provoquer une décision. Or une mauvaise présentation ne produit pas seulement de l’ennui. Elle produit de la non-performance : un comité exécutif qui ne comprend pas reporte son choix, des salariés qui ne saisissent pas la stratégie ne se l’approprient pas, un prospect qui ne perçoit pas la valeur ne signe pas.
La présentation n’est donc pas l’accessoire posé à la fin du travail. Elle fait partie du travail. Il commence à creuser le sujet dans son cabinet : formations internes, nouvelle charte graphique, méthodes de construction. Des clients demandent bientôt si cette expertise peut aussi les accompagner pour une convention, un séminaire, une proposition commerciale ou une présentation stratégique. Ce qui paraissait annexe devient un métier.
Et François retrouve ce qu’il avait appris bien plus jeune. Pour qu’une prise de parole fonctionne, il faut une histoire, une mise en scène et quelqu’un pour l’incarner. Exactement comme au théâtre.
L’idée d’entreprendre existe depuis longtemps, mais le bon moment a cette fâcheuse tendance à toujours se trouver quelques mois plus tard. Puis arrive le Covid. Sa femme lui parle d’un programme d’accompagnement à la création d’entreprise. Il s’y inscrit. Lorsqu’on l’interroge sur son projet, le business plan n’est pas encore parfaitement ficelé. Il sait seulement ce qui l’amuse beaucoup plus que le reste : aider les gens à construire de bonnes présentations.
En 2021, il quitte le conseil et lance Histoires de Slides. Il imagine d’abord une structure légère ; le marché en décide autrement. Quelques années plus tard, l’entreprise réunit une quinzaine de salariés : consultants, designers et commerciaux. Il aurait pu s’appuyer principalement sur des indépendants. Il choisit de salarier ses collaborateurs parce qu’il veut bâtir une culture. Une entreprise n’est pas une succession de projets vendus : c’est une aventure collective dans laquelle des personnes apprennent et progressent ensemble.
Histoires de Slides aurait pu rester une agence fabriquant de beaux PowerPoint. François Varin n’en veut surtout pas. Il a vu trop de supports spectaculaires masquer un raisonnement confus et trop d’analyses brillantes disparaître sous vingt lignes de texte et quinze tableaux. Il faut tenir ensemble le fond et la forme.
L’entreprise repose donc sur une double expertise. Des consultants interrogent le client, identifient l’enjeu, hiérarchisent les informations et construisent le raisonnement. Des designers traduisent cette pensée dans un langage visuel qui facilite la compréhension au lieu de la parasiter. Du CAC 40 aux PME et aux startups, les clients viennent défendre une stratégie, répondre à un appel d’offres, annoncer une transformation, obtenir un investissement ou convaincre des financeurs. Le support ne doit pas être simplement joli. Il doit provoquer une compréhension, une adhésion, une décision.
« Je ne vends pas des slides. Je vends la capacité à convaincre un public dans un moment décisif. » Formulé ainsi par le fondateur, le métier commence bien avant PowerPoint. Qui sera dans la salle ? Que sait déjà le public ? Quelles objections aura-t-il ? Cherche-t-on à informer, rassurer, obtenir un budget ou faire décider ? Quel message restera trois jours plus tard ?
François reprend alors son analogie théâtrale. Une présentation réussie repose sur un scénario, une mise en scène et des acteurs. Le scénario est le raisonnement ; la mise en scène, le design ; l’acteur, celui qui prend la parole. Si l’un des trois faiblit, l’ensemble en souffre. Le comédien de dix-sept ans n’est jamais très loin.
À mesure que l’équipe travaille avec ses clients, un phénomène apparaît : parfois, la présentation n’est pas le problème, mais le symptôme. Une entreprise ne parvient pas à raconter son activité. Les consultants posent des questions, retirent le jargon et cherchent la proposition de valeur. Ils découvrent qu’elle n’est pas clairement formulée, enfouie sous des années d’offres accumulées, de métiers nouveaux et de départements parlant chacun leur dialecte.
Le problème n’est plus la slide. C’est la marque. L’entreprise commence naturellement à travailler sur les plateformes de marque : mission, positionnement, proposition de valeur, personnalité, éléments de langage et identité visuelle. François Varin retrouve son métier de consultant, non à côté de son entreprise, mais à l’intérieur.
En septembre 2025, cette évolution entraîne un changement de nom minuscule et stratégique : Histoires de Slides devient Histoires & Slides. Une esperluette apparaît, et l’histoire reprend sa place avant la slide. L’entreprise adopte une nouvelle signature : « Réussir les moments décisifs. » C’est probablement la meilleure définition de son métier.
L’offre s’étend aussi à la prise de parole des dirigeants. Un patron intervient devant des collaborateurs, des investisseurs, des banquiers, des journalistes ou un comité de direction. Chaque public impose de clarifier les convictions, les éléments de discours et les relais capables de prolonger le message dans l’organisation. Là encore, la slide devient secondaire. Le vrai sujet est l’influence.
Une transformation plus massive frappe évidemment à la porte : l’intelligence artificielle. Pour une entreprise dont le métier touche aux présentations, elle pourrait ressembler à une menace existentielle. François ne l’élude pas. Les outils savent déjà produire en quelques secondes des supports propres et cohérents. Pour une réunion sans enjeu majeur ou un document standardisé, ils peuvent suffire. Histoires & Slides les utilise pour accélérer certaines recherches, explorer des pistes et effectuer des tâches graphiques.
Mais plus l’enjeu est fort, plus le contexte devient indispensable. Lorsqu’un dirigeant dispose de vingt minutes pour faire valider une stratégie, il ne suffit pas de générer douze slides bien rangées. Il faut comprendre qui se trouve en face, les résistances, les intérêts, les preuves attendues et la décision précise qui doit sortir de la salle. Il faut aussi protéger des données sensibles : chiffres financiers, plans de transformation ou réponses à des appels d’offres.
François Varin voit donc l’IA comme une nouvelle couche d’outils que ses équipes doivent apprendre à piloter. L’expertise humaine permet de savoir quoi demander, quoi conserver et quoi rejeter. La machine fournit du plausible ; le métier consiste à déterminer si c’est pertinent. Paradoxalement, plus il sera facile de produire des contenus moyens, plus la différence entre un support correct et une prise de parole stratégique deviendra visible.
L’entreprise se diversifie vers les plateformes de marque, les supports de communication plus larges et l’accompagnement des dirigeants. Elle pourrait demain compter cinquante ou quatre-vingts personnes, mais François Varin ne veut pas grandir pour collectionner des collaborateurs sur un organigramme. Le collectif reste central.
Son management tient en quelques principes : donner une direction, expliquer ce que l’entreprise veut devenir, puis faire confiance. Un dirigeant qui veut tout vérifier devient vite un goulot d’étranglement pour son organisation. Il préfère offrir un véritable espace de responsabilité et faire grandir ceux qui travaillent avec lui. Faire confiance ne signifie pas laisser les gens seuls, mais créer l’espace dans lequel ils peuvent devenir plus grands pour jouer un rôle dans l’aventure collective.
Il recrute évidemment des compétences, mais aussi de la passion : des consultants curieux du monde des entreprises et des designers qui aiment leur métier. Toutes les six semaines environ, l’équipe se retrouve autour d’une exposition, d’un musée ou d’une sortie liée à ses activités. Ce n’est pas du décor. Dans une entreprise qui fabrique des histoires et des mises en scène, nourrir le regard et l’alchimie entre le fond et la forme fait partie du travail.
Histoires & Slides met également ses compétences au service d’associations qui n’auraient pas les mêmes moyens que ses clients, par exemple Vision du Monde, l’Armée du Salut ou la Fondation Notre-Dame. Une façon, à son échelle, de contribuer à des causes qui dépassent le cadre business. Pour les équipes aussi, ces missions ont une résonance particulière : elles donnent encore davantage de sens à leur savoir-faire en le mettant au service de l’intérêt général. Son entreprise vend encore un métier dont beaucoup ignorent l’existence. L’enjeu reste pédagogique : faire comprendre qu’une présentation n’est pas une tâche confiée la veille au soir à la personne qui aligne le mieux les blocs ; qu’une levée de fonds se joue aussi dans la manière de raconter le projet ; et qu’au moment d’obtenir une décision, la qualité du raisonnement et celle de sa transmission ne sont jamais deux sujets séparés.
François Varin continue pourtant de parler de l’entreprise comme d’un projet en construction. Le consultant n’a pas disparu derrière l’entrepreneur : il observe, interroge, identifie les opportunités chez les clients pour développer l’activité. Une formation interne est devenue une entreprise ; une agence de présentations, un cabinet de conseil ; la difficulté à raconter une différenciation a conduit aux plateformes de marque ; les besoins des dirigeants ouvrent désormais le champ de l’influence et du leadership.
Il n’a pas créé Histoires & Slides à partir d’une théorie sur ce que le marché devrait vouloir, mais en regardant ce que les clients n’arrivaient pas à faire seuls. François Varin ne cherche pas à occuper toute la scène. Il donne une intention, construit le cadre, fait entrer les bonnes personnes, puis leur laisse de la place.
Dans sa jeunesse, il voulait être acteur. La vie lui aura proposé un rôle de metteur en scene : celui qui écoute l’histoire avant de la réécrire, qui sait qu’une phrase peut être exacte et pourtant inutile, qu’un message ne vaut rien s’il n’atteint pas son public et qu’une décision stratégique peut tenir à la manière dont vingt minutes ont été construites. Lorsque les lumières s’allument, il est trop tard pour se demander quelle histoire on voulait raconter. François Varin a fait de cette évidence un métier, et de ce métier une entreprise vouée à réussir les moments décisifs.