Audrey Régnier

Directrice générale de Bohin France

Lorsqu’Audrey Régnier entre chez Bohin, le 1er septembre 2011, ce n’est ni par la porte de l’industrie ni par celle de la direction générale. Elle arrive par l’histoire.

L’entreprise s’apprête à ouvrir un vaste musée au cœur de son site historique de Saint-Sulpice-sur-Risle, près de L’Aigle, en Normandie. Audrey Régnier est recrutée pour concevoir et diriger ce parcours consacré aux aiguilles, aux épingles, aux gestes ouvriers et à une maison dont les racines remontent à près de deux siècles. Elle aime les vieilles pierres, les lieux chargés de mémoire, les histoires qui méritent d’être transmises. Le poste semble avoir été dessiné pour elle.

Six ans plus tard, elle rachète l’entreprise avec son mari Fabien qui était alors directeur de banque et a pris la supervision des finances, de la RH et de l’informatique.

Entre ces deux dates, il n’y a pourtant ni plan de succession soigneusement préparé ni trajectoire écrite d’avance. Lorsque le propriétaire annonce son départ à la retraite, il envisage des repreneurs extérieurs. Audrey Régnier connaît Bohin de l’intérieur : ses forces, ses fragilités, ses salariés, ses bâtiments, ses produits et ce qui, derrière l’image familière de la marque, rend son modèle beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Elle finit par lui poser une question simple : pourquoi ne pas chercher le repreneur dans l’entreprise ?

Il la regarde. Elle n’a pas encore trente ans. Puis il lui répond qu’elle est la seule à avoir les épaules assez larges pour le faire.

« D’accord. On y va. »

Le 28 décembre 2017, Audrey Régnier devient propriétaire de Bohin France.

La scène résume assez bien sa manière d’avancer. Elle ne passe pas des années à revendiquer sa légitimité avant d’agir. Elle observe, comprend le terrain, attend que la possibilité devienne réelle, puis décide. Elle a toujours su qu’elle ne resterait pas longtemps salariée. Créer ou reprendre une entreprise faisait partie du paysage. Simplement, Bohin lui paraissait trop grande, trop ancienne, trop lourde peut-être pour devenir la sienne. Il aura suffi qu’un autre nomme ce qu’elle n’osait pas encore envisager pour que l’obstacle change de nature.

Cette énergie entrepreneuriale apparaît très tôt. À dix-huit ans, son bac scientifique en poche, elle présente à ses parents un concept déjà construit : un bar-restaurant qui serait aussi bibliothèque, espace d’exposition, salle de concert et lieu de vie. Eux trouvent le projet excellent et lui opposent le verdict raisonnable des familles : elle est trop jeune, elle doit poursuivre ses études.

Audrey Régnier accepte, à sa façon. Elle choisit un IUT de gestion des entreprises et des administrations, puis poursuit jusqu’à un master en tourisme d’affaires, événementiel et gestion de projet à Angers. Elle n’a jamais rêvé d’une grande école de commerce. Elle croit davantage à ce que l’on apprend au contact des équipes et des contraintes réelles. L’école lui donne des outils ; le terrain lui donne de l’élan.

Elle a besoin d’organiser, d’imaginer et de surprendre. Surtout, elle a besoin d’un défi qui mobilise ces trois forces à la fois.

Bohin les lui offrira toutes.

Reprendre une entreprise patrimoniale âgée de près de deux cents ans pourrait inviter à la prudence jusqu’à l’immobilité. Audrey Régnier choisit l’équilibre inverse : un respect profond de l’ADN et plusieurs coups d’avance sur l’avenir. Elle sait qu’une marque ancienne peut mourir de deux façons. En reniant ce qui la rend unique. Ou en confondant fidélité et répétition.

Elle mesure la pression qui accompagne cet héritage. On lui rappelle volontiers qu’elle doit « faire attention ». Sous le conseil affleure quelquefois une forme d’infantilisation : jeune femme à la tête d’une maison ancestrale, elle devrait prouver plus longtemps que d’autres qu’elle sait ce qu’elle fait. Elle écoute, mais ne demande pas la permission d’avancer. Une entreprise de niche doit parfois casser ses propres codes.

Encore faut-il comprendre ce que Bohin est réellement. La marque est associée aux aiguilles à coudre à la main, toujours fabriquées dans les ateliers historiques, ainsi qu’aux épingles à tête de verre, aux épingles de sûreté et aux bracelets pelotes. Cette production française constitue le cœur symbolique et le savoir-faire de la maison, mais elle ne représente qu’une part minoritaire de son chiffre d’affaires. Depuis plus de cent cinquante ans, Bohin développe également une activité de négoce international : des fabricants réalisent ses cahiers des charges, l’entreprise conditionne les produits et les commercialise sous sa marque. Ciseaux, mètres rubans ou craies élargissent ainsi un catalogue sans lequel les seules aiguilles n’auraient pas suffi à maintenir l’entreprise en vie.

Audrey Régnier refuse les récits trop commodes. Elle revendique la fabrication française là où elle existe, et le musée permet de la voir. Mais elle explique aussi le rôle économique du négoce, dont la majorité des approvisionnements provient de France et d’Europe. La solidité d’une marque ne vient pas d’une légende embellie ; elle vient d’une histoire assez forte pour supporter la vérité.

Cette lucidité guide l’une de ses décisions les plus difficiles. Le site historique de Saint-Sulpice-sur-Risle est magnifique : une usine du XIXe siècle enchâssée dans un paysage normand, prolongée par d’immenses bâtiments. Mais son charme a un prix. Les charges structurelles menacent progressivement l’entreprise et les transformations nécessaires, notamment sur le plan environnemental, y seraient presque impossibles.

Audrey Régnier tranche. La fabrication historique et le musée restent sur place, au milieu d’un parcours où les visiteurs voient encore travailler les ouvriers. La logistique et les autres activités rejoignent un bâtiment moderne à L’Aigle. La boîte métallique n’a pas le panache des vieilles façades. Elle possède une vertu plus décisive : elle permet à Bohin de continuer à exister.

Le choix pourrait sembler paradoxal chez celle qui était entrée dans la maison pour en raconter le patrimoine. Il dit au contraire sa conception de la transmission. Préserver un héritage ne consiste pas à conserver chaque mur au prix de l’avenir. Il faut savoir distinguer ce qui porte le sens de ce qui alourdit la structure. Le musée protège la mémoire ; la dirigeante protège l’entreprise.

Dans le même temps, Audrey Régnier réinvente la manière de vendre un objet dont elle aime rappeler qu’il n’a pratiquement pas changé de forme depuis vingt mille ans. Impossible d’attendre d’une aiguille une révolution technologique annuelle. Le renouvellement doit venir du récit, du design et de l’usage.

La société a, elle aussi, évolué. La couture autrefois utilitaire a cédé la place à une couture de plaisir. On coud, on brode ou on crochète pour retrouver la satisfaction de faire soi-même. Les tutoriels et le matériel sont facilement accessibles, les petits projets offrent un résultat rapide et valorisant. Pendant la crise sanitaire, la confection des masques a rappelé que ces gestes pouvaient redevenir essentiels.

Audrey Régnier perçoit cette lame de fond. Bohin transpose à la mercerie les codes de la mode : au fond de catalogue permanent s’ajoutent désormais une ou deux collections annuelles, construites autour de dessins forts et déclinées sur plusieurs produits. Dans un univers habitué au réassort, la démarche est presque une révolution. Elle investit aussi massivement dans le marketing et la communication. La marque assume sa profondeur historique tout en adoptant un ton contemporain, parfois impertinent. Cette liberté est rendue possible par la solidité de ses racines : lorsque Bohin ose, sa communauté sait qu’il ne s’agit pas d’effacer le passé, mais d’ouvrir un passage vers l’avenir.

Audrey Régnier y prend un plaisir évident. Elle aime surprendre. Une entreprise qui ne se pose plus de questions, dit-elle en substance, est déjà en train de se reposer pour de bon.

La croissance passe aussi par un mouvement contre-intuitif : investir dans le commerce physique alors que celui-ci traverse de profondes difficultés. Après le rachat d’une première mercerie indépendante, Bohin acquiert un réseau de cinq grands magasins de tissus, laine et mercerie. Le groupe atteint environ quatre-vingts salariés. Audrey Régnier croit au destin, mais pas à un destin qui viendrait frapper poliment à la porte. Il faut sortir, écouter et créer les conditions pour que les planètes s’alignent.

Cette part d’intuition est centrale dans sa façon de diriger. Ses équipes connaissent l’une de ses phrases favorites : « Je le sais parce que je le sais. » Elle ne peut pas toujours démontrer immédiatement pourquoi une collection fonctionnera ou pourquoi une opération doit être tentée. Mais cet instinct n’est jamais laissé seul aux commandes. Il s’appuie sur des tableaux de bord, une lecture attentive des chiffres et une rigueur de gestion qui empêchent l’intuition de devenir aveuglement. À l’inverse, elle se méfie d’une entreprise enfermée dans ses indicateurs : les chiffres sécurisent la décision, mais ils ne doivent pas stériliser la créativité.

Lorsqu’on lui demande de définir son management, Audrey Régnier commence par une anecdote. Longtemps, elle s’est crue particulièrement « cool ». Une conversation avec sa sœur, elle-même cadre dirigeante, lui donne envie de vérifier cette impression auprès de ses collaborateurs. Leur réaction est sans ambiguïté : eux ne la trouvent pas cool du tout.

Elle découvre alors l’écart entre son propre niveau d’exigence et celui que les autres perçoivent. Là où elle pense parfois se montrer presque laxiste, ses équipes voient une dirigeante rigoureuse, attentive au moindre détail, impatiente lorsque le rythme ralentit. Elle accepte volontiers l’erreur, à condition qu’elle soit reconnue et corrigée. La mauvaise foi, en revanche, rompt la confiance. Elle valorise l’honnêteté, le travail et la responsabilité. Rester tard pour donner le spectacle de l’effort ne l’intéresse pas ; être pleinement engagé lorsque la situation exige d’accélérer, oui.

Son exigence prend tout son sens lorsqu’elle relie chaque geste à son utilité. Un jour, un salarié repousse la réparation d’une machine servant à fabriquer certaines épingles de sûreté. Audrey Régnier lui demande s’il sait à quoi elles servent. Il pense à la couture. Elle lui explique que le principal client de ce produit appartient au secteur médical : stérilisées et placées sous sachet, ces épingles maintiennent les bandages de grands brûlés et évitent que le retrait d’un adhésif ne leur inflige une douleur supplémentaire.

Soudain, la machine n’est plus une machine parmi d’autres. Le produit possède un visage.

Chaque objet fabriqué chez Bohin porte ainsi une histoire. Il peut soulager un patient, permettre à une grand-mère d’offrir un gilet à sa petite-fille ou rendre à une personne la fierté d’avoir créé quelque chose de ses mains. Pour Audrey Régnier, donner du sens au travail ne consiste pas à afficher une raison d’être sur un mur. Il faut montrer à chacun la conséquence concrète de ce qu’il accomplit.

Cette conviction nourrit son engagement en faveur des femmes entrepreneures. Elle préside bénévolement un réseau de dirigeantes et partage largement son expérience. Mais une interrogation s’impose : pourquoi les femmes acceptent-elles si souvent de transmettre gratuitement ce que les hommes, au même niveau d’expertise, savent faire rémunérer ?

Audrey Régnier veut encourager les femmes à prendre leur place, mais plus question que cette place soit systématiquement gratuite. Le sujet touche à la capacité de valoriser un produit, une entreprise, une carrière et soi-même. Repreneuse dans l’industrie, elle possède une expérience rare : celle d’avoir assumé jeune la responsabilité d’une maison patrimoniale et poursuivi sa croissance sans renoncer à son indépendance.

Sur les prochaines étapes, elle reste discrète. Le secteur est petit, concurrentiel, et les projets ont besoin de silence avant de devenir publics. Mais l’acquisition récente des magasins ouvre déjà de nouvelles possibilités. Voir un couple de quadragénaires investir dans la mercerie et le tissu, en prenant le risque du commerce physique, donne confiance à d’autres et fait naître de nouvelles propositions.

Audrey Régnier écoute. Elle regarde les chiffres. Puis elle avance.

Son parcours semble parfois guidé par les rencontres : des parents qui l’obligent à différer son premier projet, un dirigeant qui lui révèle qu’elle peut reprendre Bohin, des cédants qui veulent transmettre leurs magasins à quelqu’un qui en respectera l’esprit. Mais rien n’y relève de la passivité. Chez elle, le destin n’est pas une attente. C’est une disponibilité mise en mouvement.

Elle était entrée chez Bohin pour faire vivre une mémoire. Elle en est devenue la gardienne, puis la stratège. Elle a compris que l’on ne sauve pas une entreprise ancienne en la plaçant sous verre, mais en continuant de lui donner du travail, des clients, des idées et parfois une pointe d’impertinence.

Une aiguille sert à relier deux pièces sans faire disparaître leur matière. Audrey Régnier dirige Bohin de la même manière : en tenant ensemble le patrimoine et le commerce, l’intuition et les chiffres, le geste ancestral et les désirs contemporains. Le fil traverse près de deux siècles. Sa responsabilité n’est pas de l’arrêter.

Elle doit le faire passer plus loin.