Elton Damaso

Président de GET’COM, membre du COMEX40 et du MEDEF territorial de l’Est parisien

Il y a des trajectoires que l’on raconte en énumérant des postes, des diplômes et des responsabilités. Celle d’Elton Damaso résiste à l’inventaire. Avant HEC Paris, les Mines, les milliers de salariés placés sous sa responsabilité et la reprise d’une entreprise, il y a un jeune homme arrivé en France sans parler français, sans réseau, sans diplôme d’études supérieures et sans savoir précisément où il dormira le soir.

Né à Lisbonne en 1988 dans une famille modeste, il grandit avec quelques principes simples : travailler, respecter les autres, tenir ses engagements et ne jamais oublier d’où l’on vient. Son père est agent de sécurité. Sa mère est poissonnière sur les marchés avant de se consacrer à sa famille. Le pouvoir économique et les grandes écoles sont loin ; l’effort, lui, appartient au quotidien.

Lorsqu’il quitte le Portugal, ce n’est pourtant pas un plan de carrière qui le conduit en France, mais une histoire d’amour. Elle ne dure pas. Quelques mois plus tard, Elton Damaso se retrouve seul dans un pays dont il ignore la langue. Le choix rationnel serait de rentrer. Pourtant, il aime déjà la France, son histoire, sa culture, cette langue qu’il ne comprend pas encore. Alors il reste.

La décision frôle l’insensé. Il n’a ni logement stable, ni garant, ni contrat durable. Pendant quelque temps, il dort dehors tout en conservant une adresse administrative pour poursuivre ses démarches. Le jour, il cherche du travail. Deux secteurs recrutent alors volontiers les Portugais peu qualifiés : le bâtiment et le nettoyage. Il plaisante sur ses piètres talents de bricoleur. Ce sera donc le nettoyage.

Il commence au bas de l’échelle, quelques heures le matin dans des bureaux de Boulogne-Billancourt, notamment chez Vinci, puis le soir chez Technicolor. Il additionne contrats et vacations, travaille lorsque les autres arrivent ou lorsqu’ils sont déjà partis. Il pourrait n’y voir qu’un emploi alimentaire. Il y découvre un métier : discret, peu valorisé, mais indispensable. Un bureau, une gare ou un hôpital ne peuvent fonctionner sans propreté. Il comprend aussi que ce secteur offre encore un véritable ascenseur social. Et il a l’intention de le prendre.

En parallèle, il apprend seul le français. Il écoute, observe, répète. En quelques mois, il comprend l’essentiel ; il lui faut davantage de temps pour oser parler. La langue et le travail deviennent les deux piliers de son intégration. Puis l’ascension commence : agent de service, chef d’équipe, chef de site, responsable de secteur, responsable d’exploitation. Il découvre l’entreprise par chacun de ses étages, en commençant par celui que les organigrammes placent tout en bas.

Cette expérience façonne durablement son management. Lorsqu’il réfléchit aux conditions de travail d’un collaborateur, une question lui vient encore : accepterait-il que sa mère ou sa sœur accomplisse cette tâche dans les mêmes conditions ? Chez lui, l’attention portée aux personnes n’est pas un supplément de discours. Elle vient du terrain, de la fatigue physique et de la mémoire des matins commencés avant tout le monde.

Dans la PME où il apprend le métier, il comprend bientôt qu’un plafond se rapproche. Attendre n’est pas son tempérament. Une inspectrice l’encourage à rejoindre un grand groupe, où son ambition trouvera davantage d’espace. Il gardera toujours une place particulière pour ceux qui ouvrent une porte au bon moment. Une carrière, pense-t-il, ne se construit jamais seul.

En juillet 2015, il rejoint Elior Services. Il découvre les méthodes d’un grand groupe, ses fonctions support, ses processus financiers et ses outils de pilotage. Sur le marché exigeant de la RATP, il gère une activité qui vit à deux rythmes : le tertiaire le jour, le matériel roulant la nuit. Devenu directeur d’agence, il prend progressivement la responsabilité d’un périmètre d’environ 25 millions d’euros de chiffre d’affaires et près de 2 000 collaborateurs.

La progression est spectaculaire, sans lui faire oublier ce que représentent ces effectifs. Dans les tableaux, ils apparaissent comme des chiffres ; lui se souvient avoir été l’un d’eux. Il applique aussi une règle simple : ne jamais refuser une rencontre. Un agent peut détenir une vérité que le comité exécutif ignore ; un dirigeant peut offrir la grille de lecture qui manquait. Elton Damaso ne hiérarchise pas les conversations selon le statut, et ne dissimule pas davantage son ambition. Vouloir avancer n’est pas une faute de goût, à condition de consentir au travail que l’étape suivante exige.

Chez Elior, une frustration grandit pourtant. Plus son titre dit qu’il dirige, plus il mesure les limites de son pouvoir réel. Les politiques financières, sociales ou humaines se décident largement au siège. Il pilote des milliers de personnes, mais ne peut pas toujours transformer ce qu’il voudrait changer. Il a moins de trente ans : peut-être lui faut-il encore apprendre ailleurs.

Une rencontre accélère de nouveau l’histoire. Le fils du fondateur d’AMG, entreprise de propreté et de facility management présente en France et au Portugal, cherche un professionnel du métier pour l’accompagner. Les deux hommes se rencontrent, puis se revoient. Elton Damaso rejoint l’aventure et en prend la direction générale. La société comptera jusqu’à 3 000 salariés pour près de 50 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Il obtient enfin l’autonomie qu’il réclamait, avec son envers immédiat : le juridique, la finance, les relations sociales, la stratégie et les décisions difficiles. Quelques semaines après son arrivée survient le Covid. Il rêvait de liberté ; le réel lui offre un examen grandeur nature. Les entreprises de propreté deviennent plus essentielles que jamais, dans des conditions d’exploitation d’une complexité inédite. Il faut protéger les salariés, maintenir les prestations, rassurer les clients et décider dans le brouillard. Cette crise confirme sa philosophie : mieux vaut une décision imparfaite, que l’on pourra corriger, qu’un problème laissé en suspens. Ne pas décider, dit-il, revient souvent à doubler le problème.

Au moment où sa carrière change d’échelle, une ancienne fragilité resurgit : l’absence de diplôme supérieur. Il maîtrise le terrain et dirige des équipes considérables, mais la France demeure un pays où le nom d’une école précède parfois l’expérience. Il parle d’un syndrome de l’imposteur. Fidèle à sa nature, il choisit de l’affronter en visant l’établissement qui l’intimide le plus : HEC Paris.

Il est admis malgré l’absence de cursus universitaire classique. L’expérience est rude. Autour de lui, beaucoup possèdent des automatismes académiques qu’il n’a jamais acquis. Il découvre la finance avancée, les normes comptables et l’exercice du mémoire. Alors il travaille davantage. Lorsqu’il ne comprend pas, il recommence.

Un professeur, ancien dirigeant du secteur bancaire, devient son directeur de mémoire puis son ami. Il lui conseille d’acquérir d’abord le vocabulaire qui lui permettra de participer à toutes les conversations, puis de préserver le réseau qu’il est en train de constituer. La remarque le libère : il cesse de vouloir prouver qu’il appartient à ce monde et commence à prendre ce dont il a besoin.

Son mémoire porte sur les fusions-acquisitions sous l’angle de l’intégration multiculturelle. Même dans la finance, il cherche les êtres humains derrière les chiffres : comment deux entreprises, deux pays, deux cultures peuvent-ils réellement travailler ensemble ? Il obtient son diplôme avec une excellente évaluation, puis poursuit aux Mines Paris – PSL dans un cursus consacré à l’économie numérique et à la transformation digitale. Le terrain vient de rencontrer l’école, non pour effacer son passé, mais pour lui donner des méthodes et un langage. Son complexe ne disparaît peut-être pas totalement ; il change de fonction et devient une énergie.

Après plusieurs années chez AMG, une question s’impose : à qui appartient ce qu’il contribue à construire ? Devenu père de quatre enfants, il pense désormais patrimoine, transmission et entrepreneuriat. Une phrase résume sa réflexion : « Si tu veux faire comme chez toi, il faut que tu sois chez toi. » Il décide de devenir entrepreneur à part entière.

Elton Damaso ne se définit pourtant pas comme un créateur. La page blanche ne l’attire guère. Il a besoin d’une histoire, d’une culture, d’une équipe et d’un savoir-faire existants. Il est repreneur. La reprise correspond à sa manière de penser : respecter ce qui fonctionne, comprendre les fragilités, identifier le potentiel, préserver l’essentiel et remettre l’ensemble en mouvement.

Par loyauté envers son ancien associé, il écarte la propreté et cherche un métier voisin : technique, humain, concret, fondé sur le service. Un métier « discret mais essentiel ». La signalétique répond à cette définition. Lorsque routes, parkings, usines ou plateformes logistiques sont bien organisés, nul ne pense aux lignes tracées au sol ni aux panneaux. Qu’on les retire, et le désordre apparaît.

C’est ainsi qu’il découvre GET’COM. Créée en 1991, l’entreprise possède un savoir-faire reconnu en signalisation horizontale, signalétique verticale, génie civil et aménagements liés à la mobilité. Son fondateur souhaite prendre sa retraite. Les deux hommes s’entendent ; Elton Damaso formule une offre. En 2025, il devient propriétaire et président de GET’COM. Pour la première fois, il est véritablement chez lui.

Être chez soi ne signifie pas faire table rase. Trente années ont produit une culture, des relations clients et des gestes techniques qu’aucun business plan ne saurait recréer. Son rôle consiste à préserver ce capital sans le laisser devenir une inertie. Il modernise les méthodes, introduit des outils numériques, travaille à l’automatisation des devis et explore l’intelligence artificielle pour supprimer les lenteurs autour du métier, non pour remplacer les équipes qui interviennent physiquement sur le terrain.

Il diversifie aussi l’activité vers les plateformes logistiques et les grands sites privés, où GET’COM peut réunir plusieurs savoir-faire pour un même client. Enfin, il prépare une croissance externe destinée à élargir la clientèle et à mieux maîtriser la chaîne de valeur. Repreneur une première fois, il n’a aucune intention d’en rester là. « Ça marche, ça ne marche pas, mais au moins je suis en mouvement », résume-t-il.

Son management ne se limite pourtant pas à cette culture de l’action. Il repose sur la proximité : connaître les équipes, aller sur les chantiers, écouter les difficultés et apporter des réponses concrètes. Adapter les vêtements de travail à la chaleur ou installer des glacières électriques dans les véhicules pendant la canicule lui paraît plus utile que les discours abstraits sur la qualité de vie au travail. Il souhaite aussi mieux associer les collaborateurs aux résultats, y compris les équipes opérationnelles.

Mais proximité ne signifie pas complaisance. Elton Damaso se dit exigeant, parfois autoritaire. Le mot ne l’effraie pas. Une entreprise n’est pas un groupe d’amis : il faut reconnaître un travail réussi comme corriger une erreur, indépendamment des affinités. La clé tient dans la justesse. Les personnes diffèrent ; les règles doivent rester cohérentes. Il assume donc de tenir ensemble empathie et autorité, attention aux personnes et performance, proximité et hiérarchie.

Cette recherche de cohérence guide aussi sa responsabilité sociale et environnementale : valorisation des déchets, recyclage des peintures usagées, choix de fournisseurs capables de démontrer leurs progrès, solutions plus durables et moins chargées en composants chimiques. Rien de spectaculaire dans sa manière de le raconter. Faire mieux, mesurer, choisir les bons partenaires, continuer.

Parallèlement, il s’engage au MEDEF de l’Est parisien et exerce des mandats auprès de France Travail et de la CAF. C’est sur ce territoire qu’il a construit une part décisive de son parcours et de son réseau ; il veut rendre quelque chose à l’écosystème qui lui a ouvert des portes. Il évoque parfois la politique, non par fascination pour la fonction, mais parce que son expérience lui donne une double lecture rare : il sait ce que coûte une décision à celui qui signe le chèque et ce qu’elle signifie pour celui qui accomplit la tâche.

Malgré les diplômes et la réussite, il a conservé quelque chose du jeune homme qui apprenait le français en travaillant tôt le matin et tard le soir : une urgence qui refuse de croire qu’une position est acquise. Il veut transmettre à ses enfants non le confort du résultat, mais le goût de l’effort, la curiosité et la certitude qu’un revers peut devenir un apprentissage.

Lorsqu’on l’interroge sur l’image qu’il aimerait laisser, un mot inattendu apparaît : l’élégance. Il aurait pu répondre entrepreneur, ambitieux, drôle ou même fêtard. Trois mots lui viennent : éduqué, élégant, poli. Cette élégance ne relève pas de l’apparence. Elle consiste à respecter les autres même lorsqu’il faut trancher, à ne pas confondre fermeté et brutalité, réussite et supériorité, ambition et mépris.

Elle vient sans doute aussi de la mémoire. Lorsqu’on a connu le sol au sens presque littéral du terme, on regarde autrement ceux qui nettoient, balayent, tracent les lignes et exercent ces métiers que la société ne remarque que lorsqu’ils cessent d’être faits. Aujourd’hui, Elton Damaso dirige GET’COM, prépare sa croissance et envisage déjà les opérations suivantes. La distance parcourue est immense. Mais son talent n’est peut-être pas seulement d’être monté si haut. C’est de n’avoir jamais cru qu’il était arrivé.